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Pourquoi demande-t-on aux entrepreneurs d'être comptables, fiscalistes et juristes ?

3 juin 2026 par
Meylemans Jeremy


Pourquoi demande-t-on aux entrepreneurs d'être comptables, fiscalistes et juristes ?

Je viens de terminer plusieurs heures de formation consacrées à l'impôt des sociétés.

Et plus j'avance dans l'apprentissage de la fiscalité, plus une question me hante : comment peut-on raisonnablement attendre d'un entrepreneur qu'il comprenne tout cela ?

Je ne parle pas ici de mauvaise volonté. Je parle d'un chef d'entreprise qui a créé son activité parce qu'il est passionné par son métier. Une cheffe de cuisine qui veut faire plaisir à ses clients. Un artisan qui aime construire. Un commerçant qui aime vendre. Un consultant qui souhaite aider ses clients.

À aucun moment ces personnes ne se sont lancées en se disant qu'elles allaient devoir comprendre le droit fiscal belge, le droit comptable, les provisions, les amortissements, les dépenses non admises, les réductions fiscales, les règles d'imposition ou les subtilités d'interprétation entre l'administration fiscale et la jurisprudence.

Et pourtant, elles en portent la responsabilité.

C'est probablement ce qui me choque le plus aujourd'hui.

Nous avons construit un système dans lequel le dirigeant reste responsable de décisions qu'il n'a souvent ni le temps, ni les compétences, ni parfois même les moyens de comprendre totalement. Bien sûr, il est entouré d'un comptable, parfois d'un fiscaliste, parfois d'un avocat. Mais à la fin du processus, celui qui signe, celui qui assume les conséquences et celui qui supporte le risque reste toujours l'entrepreneur.

Durant cette formation, j'ai notamment approfondi une notion qui semble évidente pour les spécialistes mais qui, à mon sens, reste largement méconnue par une majorité de dirigeants : le bénéfice comptable et le bénéfice fiscal sont deux réalités différentes.

Comme beaucoup d'entrepreneurs, j'ai longtemps pensé qu'un bénéfice était un bénéfice. Qu'une fois les charges retirées du chiffre d'affaires, le résultat obtenu constituait naturellement la base sur laquelle l'entreprise allait être imposée. La réalité est bien différente. Entre le résultat comptable et le résultat fiscal s'intercalent une multitude de corrections, de réintégrations, d'exclusions, d'ajustements et d'interprétations qui peuvent modifier profondément le montant sur lequel l'impôt sera finalement calculé.

Cette simple découverte soulève déjà une question fondamentale : combien d'entrepreneurs comprennent réellement ce mécanisme ? Combien savent que le bénéfice qu'ils voient sur leur compte de résultat n'est pas nécessairement celui sur lequel ils seront imposés ? Combien comprennent les conséquences fiscales d'une provision, d'un amortissement ou d'une écriture comptable particulière ?

Je dirige une entreprise depuis plus de douze ans. Je m'intéresse sincèrement aux chiffres. Je me forme régulièrement. J'aime comprendre les mécanismes qui se cachent derrière les décisions de gestion. Malgré cela, il m'a fallu plusieurs modules de formation de plusieurs heures simplement pour commencer à comprendre certains mécanismes fiscaux de base.

Alors comment peut-on raisonnablement imaginer qu'un artisan, une cheffe de cuisine, un commerçant ou un indépendant puisse maîtriser ces matières alors qu'il consacre déjà ses journées à faire fonctionner son activité ?

Plus inquiétant encore, j'ai découvert que le problème ne réside pas uniquement dans la complexité des règles. Le problème réside également dans leur interprétation.

L'un des exemples présentés durant la formation concernait une société exploitant un parc éolien. Cette entreprise avait constitué une provision destinée à financer le futur démantèlement de ses installations. Les montants avaient été calculés sur base d'expériences passées, de données techniques et de documents concrets. Malgré cela, plusieurs années plus tard, l'administration fiscale a considéré que la provision était excessive et a remis en cause sa déductibilité.

L'entreprise se retrouve aujourd'hui devant les tribunaux.

Ce qui me trouble dans cette situation n'est pas uniquement le conflit juridique qui en découle. Ce qui me trouble, c'est qu'une entreprise qui a tenté d'appliquer la loi de bonne foi, entourée de spécialistes, documentée et prudente, peut malgré tout se retrouver confrontée à un redressement parce qu'une administration estime que l'interprétation n'était pas la bonne.

Comment construire sereinement une entreprise dans ces conditions ? Comment anticiper un risque lorsque les règles elles-mêmes peuvent être sujettes à interprétation ? Comment provisionner correctement lorsque plusieurs années plus tard une autre lecture du même texte peut venir remettre en cause des décisions déjà prises ?

Mais ce qui m'a le plus marqué dans mon parcours n'est finalement pas la théorie. C'est ce que j'ai vécu.

À une période particulièrement difficile de l'entreprise, je suivais de près nos chiffres. Je demandais régulièrement des situations comptables. J'analysais les résultats. Je participais à des réunions. Je travaillais déjà depuis plusieurs mois à redresser l'activité.

Les comptes que j'avais sous les yeux montraient un bénéfice d'environ 200.000 euros.

Comme tout dirigeant, je prenais mes décisions sur base des informations dont je disposais. J'investissais. J'engageais certaines dépenses. J'essayais de piloter l'entreprise du mieux possible.

Lorsque j'ai demandé un bilan finalisé, je m'attendais à quelques ajustements. Quelques milliers d'euros tout au plus.

La réalité a été tout autre.

Plusieurs éléments essentiels n'avaient pas été correctement pris en compte. Des mois de salaires n'avaient pas été intégrés. Certaines charges n'avaient pas été comptabilisées. Plusieurs ajustements restaient à enregistrer.

Le bénéfice que je croyais voir s'est progressivement transformé en perte.

Ma première réaction a été la colère.

Parce que je faisais précisément ce que l'on demande à un dirigeant de faire. Je suivais les chiffres. Je posais des questions. Je demandais des explications. Je consacrais du temps à comprendre mon entreprise. Malgré cela, les informations sur lesquelles je prenais mes décisions étaient erronées.

Puis est venue la peur.

Car cette découverte signifiait quelque chose de beaucoup plus grave qu'une simple erreur comptable. Elle signifiait que depuis plusieurs mois nous pensions redresser l'entreprise alors qu'en réalité nous continuions à nous enfoncer. Pendant six mois, certaines actions n'avaient pas été mises en place parce que les indicateurs me laissaient croire que nous remontions la pente. En réalité, nous poursuivions notre chute sans le savoir.

Quelques mois plus tard, nous nous retrouvions en procédure de réorganisation judiciaire.

Mais la conséquence la plus difficile n'a pas été financière.

J'ai dû annoncer la situation à mes équipes. J'ai dû leur expliquer que les chiffres qu'ils avaient vus n'étaient pas les bons. J'ai dû leur demander de continuer à croire dans un projet alors que moi-même je venais de découvrir que les fondations sur lesquelles nous construisions nos décisions étaient fausses.

Cette situation a créé du doute. Elle a créé de la méfiance. Elle a fragilisé la confiance que certaines personnes avaient dans ma capacité à diriger l'entreprise. J'ai même perdu un membre de ma direction durant cette période.

Et c'est probablement là que j'ai ressenti le plus grand sentiment d'injustice.

Car lorsque l'erreur est découverte, chacun retourne à son rôle. Le comptable explique qu'il s'agit d'une erreur. Les contrats limitent généralement les responsabilités. 

Mais le dirigeant, lui, reste seul.

Le soir, rien ne change dans la vie de ceux qui ont commis l'erreur. Ils rentrent chez eux. Leur salaire continue à tomber. Leur quotidien reste le même.

Pour l'entrepreneur, tout change.

Les nuits deviennent plus courtes. Les décisions deviennent plus lourdes. L'angoisse s'invite à la maison. Les questions recommencent. Les sacrifices reviennent. Les investissements sont annulés. Les projets sont reportés. Les emplois sont menacés.

Et pourtant, c'est toujours le dirigeant qui porte la responsabilité finale.

C'est probablement à ce moment-là que j'ai compris que le plus grand risque entrepreneurial n'était pas de perdre un client ou un marché.

Le plus grand risque est parfois de prendre des décisions avec des informations que l'on croit justes alors qu'elles ne le sont pas.

Plus je réfléchis à ces questions, plus je suis convaincu que notre système souffre d'un déséquilibre fondamental entre responsabilité et compétence.

Aujourd'hui, nous demandons à l'entrepreneur de porter la responsabilité finale de décisions comptables et fiscales extrêmement complexes. Pourtant, dans la majorité des cas, il ne dispose ni de la formation, ni du temps, ni parfois même des capacités techniques nécessaires pour analyser en profondeur ce qui lui est présenté.

Deux solutions me semblent alors possibles.

La première consisterait à accepter cette responsabilité et à en tirer les conséquences. Si l'entrepreneur doit assumer seul les risques liés à sa comptabilité et à sa fiscalité, alors il faudrait probablement rendre obligatoire un niveau minimal de formation en comptabilité, en fiscalité et en lecture de bilan avant même de pouvoir diriger une société.

Mais si nous considérons qu'il n'est pas réaliste de demander à un artisan, un commerçant, un chef de cuisine ou un indépendant de maîtriser plusieurs années d'études comptables et fiscales en plus de son propre métier, alors la question de la responsabilité mérite d'être reposée.

Car aujourd'hui, l'entrepreneur délègue ces missions à des professionnels précisément parce qu'il reconnaît ne pas posséder l'expertise nécessaire. Il leur fait confiance. Non pas par naïveté, mais parce que notre système est construit sur ce principe de spécialisation et de déontologie.

Dans ces conditions, il me semble difficilement compréhensible que certaines erreurs d'encodage, certaines imputations incorrectes ou certaines négligences puissent avoir des conséquences majeures pour l'entreprise tout en laissant l'essentiel du risque sur les épaules du dirigeant.

Car lorsqu'un entrepreneur fait confiance à son comptable, il ne lui délègue pas uniquement une tâche administrative. Il lui confie une partie de la sécurité financière de son entreprise.

Et lorsque cette confiance est rompue, les conséquences dépassent largement un simple chiffre dans un bilan. Elles peuvent affecter des emplois, des familles, des années de travail et parfois même l'existence de l'entreprise elle-même.

C'est précisément pour cette raison que j'ai créé JM Conseils.

Non pas pour remplacer les comptables, les fiscalistes ou les avocats, mais pour aider les dirigeants à ne plus rester seuls face à des chiffres et des explications qu'ils ne comprennent pas toujours. Mon rôle est de traduire ce langage technique en langage entrepreneurial, de remettre de la clarté là où il y a souvent de la confusion, et d'aider les indépendants, artisans et dirigeants de PME à poser les bonnes questions avant de signer, valider ou accepter une décision qui peut engager leur entreprise.

Parce qu'un dirigeant ne doit pas tout savoir.

Mais il doit comprendre suffisamment pour ne plus subir.

Et surtout, parce qu'au fond, la véritable question n'est peut-être pas fiscale.

La véritable question est de savoir s'il est raisonnable de demander à un entrepreneur d'assumer pleinement des responsabilités dans un domaine que même les spécialistes peinent parfois à interpréter avec certitude.

www.jmconseils.be 

La plus grande erreur que j'ai faite en 12 ans d'entrepreneuriat