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La légitimité du dirigeant hypersensible

29 mai 2026 par
Meylemans Jeremy

La légitimité du dirigeant hypersensible

Pendant longtemps, j'ai cru que la légitimité s'acquérait avec le temps. Je pensais qu'après quelques années d'expérience, après quelques succès, après quelques épreuves traversées, cette sensation diffuse de ne pas être tout à fait à sa place finirait naturellement par disparaître. Pourtant, plus les années passaient, plus je découvrais une réalité paradoxale : alors même que mon expérience grandissait, que mes responsabilités augmentaient et que les défis relevés s'accumulaient, le doute restait présent.

Aujourd'hui encore, il m'arrive de participer à des rencontres entre entrepreneurs et de ressentir une forme d'inconfort difficile à expliquer. Je me retrouve entouré de dirigeants accomplis, de femmes et d'hommes qui portent eux aussi leurs entreprises, leurs équipes et leurs responsabilités. Pourtant, au lieu de voir des pairs, je vois souvent des personnes que j'imagine plus compétentes, plus expérimentées ou plus légitimes que moi. Leur assurance me semble naturelle. Leur capacité à prendre la parole me paraît évidente. Leurs analyses me semblent plus pertinentes avant même qu'elles ne soient formulées.

Avec le recul, je réalise que cette perception n'a souvent que peu de rapport avec la réalité. Elle est avant tout le reflet du regard extrêmement exigeant que je porte sur moi-même.

L'hypersensibilité possède cette caractéristique particulière de transformer chaque réflexion en remise en question. Là où certains considèrent leur opinion comme une hypothèse valable parmi d'autres, l'hypersensible la soumet immédiatement à un tribunal intérieur impitoyable. Chaque idée est analysée, décortiquée, confrontée à ses limites et à ses faiblesses potentielles. Cette capacité d'introspection est une force remarquable lorsqu'il s'agit de comprendre une situation complexe ou d'éviter les décisions prises sous le coup de l'impulsion. Mais lorsqu'elle n'est pas maîtrisée, elle peut progressivement devenir un poison silencieux qui érode la confiance que l'on devrait accorder à son propre jugement.

Je me suis longtemps demandé d'où provenait ce besoin permanent de validation. Pourquoi avais-je tant de mal à reconnaître la valeur de mes analyses alors que j'accordais spontanément du crédit à celles des autres ? Pourquoi avais-je besoin qu'une idée soit validée par un groupe avant de lui reconnaître une quelconque pertinence ? La réponse ne se trouvait pas dans mon parcours entrepreneurial. Elle était bien plus ancienne.

Lorsque j'étais enfant, j'ai rapidement compris que la différence n'était pas toujours accueillie avec bienveillance. Ma facilité à comprendre certaines notions ou à percevoir des mécanismes que d'autres ne voyaient pas immédiatement ne m'a pas toujours valu de la reconnaissance. Bien au contraire. Très tôt, j'ai entendu cette phrase que beaucoup d'enfants différents ont probablement entendue avant moi : « Tu fais le malin. » Derrière ces quelques mots se cachait un message bien plus profond. J'apprenais inconsciemment qu'il était risqué de sortir du groupe, risqué de montrer certaines capacités, risqué d'être perçu comme différent.

À cela s'ajoutait une autre croyance profondément ancrée. Celle selon laquelle il fallait toujours faire mieux. Toujours aller plus loin. Toujours dépasser l'objectif. Revenir avec 20 sur 20 ne suffisait pas ; il fallait revenir avec 21 sur 20. Cette exigence a probablement contribué à construire une partie de ma détermination. Elle m'a poussé à apprendre, à progresser et à repousser mes limites. Mais elle a également créé un piège redoutable : celui de ne jamais considérer qu'un accomplissement est suffisant.

Avec les années, cette logique s'est transposée dans ma vie de dirigeant. Peu importe les difficultés traversées, les équipes construites ou les responsabilités assumées, il existait toujours quelqu'un qui semblait avoir davantage réussi. Quelqu'un de plus expérimenté, de plus reconnu ou de plus sûr de lui. Et tant que ma légitimité dépendait de cette comparaison permanente, elle devenait par définition inaccessible.

Le déclic est venu progressivement. Non pas à travers une réussite spectaculaire, mais à travers des situations simples où j'ai commencé à observer l'impact réel de mon expérience. Je me souviens notamment d'un comité d'engagement au sein du Réseau Entreprendre. Entouré de dirigeants dont j'admirais le parcours, j'avais initialement choisi de rester discret. Puis, au moment des délibérations, j'ai partagé mon analyse des risques liés à un projet présenté. Cette analyse a été validée par l'ensemble des personnes présentes. Sur le moment, j'ai ressenti une forme de fierté. Mais ce qui m'a marqué par la suite était plus profond encore : pourquoi avais-je eu besoin que les autres valident mon raisonnement pour lui accorder de la valeur ?

Cette question m'a accompagné longtemps.

J'ai fini par comprendre que la légitimité n'est pas un diplôme que l'on reçoit un jour des mains d'une autorité supérieure. Elle n'est pas non plus une récompense accordée après un certain nombre d'années d'expérience ou un niveau de réussite particulier. La légitimité naît du moment où l'on accepte enfin de reconnaître honnêtement ce que l'on apporte.

Aujourd'hui, lorsque je regarde mon parcours avec davantage de recul, je ne vois plus uniquement les erreurs ou les insuffisances. Je vois une capacité d'analyse qui me permet souvent de comprendre en quelques minutes ce que d'autres mettront parfois plusieurs semaines à percevoir. Je vois une détermination qui m'a permis de traverser des périodes que beaucoup auraient jugées insurmontables. Je vois une capacité à fédérer des équipes autour d'une vision commune même lorsque les circonstances deviennent difficiles.

Pendant longtemps, j'ai considéré ces qualités comme normales parce qu'elles faisaient partie de moi. J'ai mis du temps à comprendre que ce qui nous paraît naturel constitue souvent précisément notre valeur.

Je crois aujourd'hui que de nombreux dirigeants hypersensibles commettent la même erreur. Ils observent l'assurance des autres et la confondent avec la compétence. Ils voient la confiance affichée et l'assimilent à la légitimité. Pourtant, les personnes les plus sûres d'elles ne sont pas toujours celles qui comprennent le mieux les situations. Certaines savent simplement mieux se mettre en scène.

Nous, hypersensibles, avons souvent besoin que les choses soient vraies, justes et cohérentes avant de les exprimer. Nous cherchons l'alignement là où d'autres cherchent parfois uniquement l'approbation. Cette exigence nous pousse à douter davantage, mais elle nous permet également de développer une profondeur d'analyse et une authenticité que peu de personnes possèdent.

Si je devais aujourd'hui transmettre un message à un dirigeant qui doute de sa place, je lui dirais simplement ceci : notre valeur ne se voit pas toujours. Elle se vit. Elle ne réside pas dans l'image que nous projetons, mais dans ce que nous sommes capables d'apporter aux autres, aux équipes que nous accompagnons et aux projets que nous construisons. Les qualités les plus précieuses sont souvent les moins visibles.

La légitimité ne se trouve pas dans le regard des autres. Elle commence le jour où l'on cesse enfin de lui courir après.

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Être entrepreneur ne s’arrête pas lorsque la journée de travail se termine